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Opinion

Un bordeaux à moins d'un euro chez Carrefour: une mauvaise nouvelle pour tout le monde

Publié le 07/03/2017 - 17:30

D'après les journalistes de la revue Rayon Boissons samedi 4 mars, les hypermarchés Carrefour ont proposé le bordeaux Comte de Talem de la maison Bertrand Ravache à 0,96 € après remise sur la carte de fidélité. Un niveau de prix historiquement bas pour un vin d'appellation.

En réaction à cette actualité, Jacques-Olivier Pesme, directeur Wine & Spirits Academy de l'école Kedge Business School de Bordeaux réagit sur ce qu'il juge comme une mauvaise nouvelle. Pourquoi?  Voici ces arguments : 

  1. une mauvaise nouvelle pour les vins de Bordeaux et les vins français en général. Le positionnement de nos vins sur le marché est un enjeu collectif dont le but est de défendre une certaine image qualitative. C’était l’un des points clés du plan ‘Bordeaux Demain’ lancé en 2010 pour redynamiser la filière bordelaise. A moins d’1€ la bouteille, quand bien même s’agissant d’un prix après réduction, cela est difficile à justifier.
     
  2. une mauvaise nouvelle pour la grande distribution, dont les ventes in situ ont tendance à baisser au profit de circuits plus courts. La grande distribution qui parfois se prétend partenaire des petits producteurs ne peut se complaire dans une telle bataille de prix. On sait le prix minimum que le vin doit raisonnablement coûter.
     
  3. une mauvaise nouvelle pour le consommateur enfin, trompé par l’idée que l’on peut boire bon pour rien ou presque. Il faut éduquer à boire mieux et non pas pousser à boire à n’importe quel prix.

Commentaires

Étonnant télescopage. Deux articles du Monde et de Rayon Boissons paraissent en même temps ; le premier s’interroge « pourquoi le vin de Bordeaux est-il si cher ? » ; le second lui, met en avant l’enseigne Carrefour qui vend un Bordeaux à 0,96€ la bouteille !

La confrontation de ces deux réalités résume la situation d’une zone d’appellations qui se trouve écartelée entre deux images contradictoires : ses très grands crus devenus spéculatifs maintiennent une impression d’inaccessibilité et d’arrogance ; à l’étranger comme dans beaucoup de régions françaises, face à cette envolée injustifiable, Bordeaux reste synonyme de produits bien trop chers.

En même temps, les « petits » vins, aux mains de metteur en marché qui ne maîtrisent pas leurs réseaux de distribution, se vendent parfois à des prix indignes de l’image de Bordeaux. Personne ne peut rêver en achetant une AOC à moins de 5€…

Comment en arrive-t-on à une telle situation ? Bien peu d’interprofessions, de syndicats ou de vignerons se posent la questionnement du positionnement, du concept de leur signature collective.

Ainsi, Bordeaux a-t-elle oublié son origine séculaire, sa culture de marque qui assemble deux mots d’apparence opposée : la qualité massifiée. Dès les moines du Moyen-Âge, Bordeaux a imposé un niveau exigeant sur une surface importante. Les volumes extraordinaires expédiés depuis son port fluvial témoigne au fil des siècles, de la permanence de cette démarche « stratégique ». Jusqu’à la fin des années 1990, elle était la seule à pouvoir proposer des vins d’AOC produits en masse, modèle depuis copié partout et sur des vignobles de taille comparable. Dans le plan Bordeaux demain, ce concept se trouvait refonder par la notion de « luxe accessible »…

Tout cela a été noyé… jusqu’à l’absurde dont la presse se fait l’écho. Maîtriser son prix jusqu’à la table du consommateur, où qu’il se trouve, dans le monde entier, reste une incontournable responsabilité pour celui qui signe le vin, trace son origine. Faute de l’assumer, on peut perdre son âme.

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