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International

30 ans après l’éclatement, où en sont les vignobles de l’ex-Union soviétique ?

Publié le 14/05/2020 - 15:15
Les quinze républiques de l’URSS ont constitué une super puissance viticole de plus 1,3 million d’ha à son apogée dans les années 1970. (S.Badet)

Géorgie, Arménie, pourtours septentrionaux de la mer Noire, une grande partie du berceau de la viticulture mondiale a, durant 70 ans, était intégrée à l’URSS. Des Carpates ukrainiennes aux confins de la Chine, dans les steppes de l’Asie centrale, les quinze républiques de l’URSS ont constitué une super puissance viticole de plus 1,3 million d’hectares à son apogée dans les années 1970. S’étendant sur plus de plus de 4 000 km d’est en ouest, cet empire fut le troisième producteur mondial de vin et un immense producteur de raisin de table et d’alcool.

Avec des sols très variés, des climats oscillant du méditerranéen sur les rives septentrionales de la mer Noire au continental rigoureux sur les contreforts du Caucase, l’URSS présentait des conditions naturelles extrêmement diverses et le potentiel pour faire des vins très qualitatifs. Mais la planification prévoyait d’y produire essentiellement des vins faciles à boire et très peu chers afin d’assouvir la soif du peuple.
Cette viticulture industrialisée, intensive et collectivisée alimentait les consommateurs de l’Union avec des vins de dessert, des vins rouges sucrés et des brandys de type cognac. Seuls les vins de Crimée ou de Géorgie restaient d’un niveau qualitatif supérieur aux yeux du consommateur soviétique. Le "Sovietskoïé champanskoïé", ce vin mousseux pour fêter les événements produit en méthode dite "charmat", fut quant à lui produit dès les années 1920, toujours avec l'idée de proposer une boisson bon marché, produite rapidement et correspondant aux goûts du consommateur.

Pour atteindre ces objectifs, les cépages hybrides et autochtones très adaptés à ces terroirs parfois multimillénaires, étaient plantés dans des plaines aux sols riches et profonds, appuyés par une conduite intensive (engrais, produits phytosanitaires, irrigation…) qui permettait d’atteindre des rendements souvent très élevés, puis vinifiés dans des infrastructures industrielles.

La lutte contre d’alcoolisme des années 1980 a eu raison des vignobles avant la fin de l’URSS

Longtemps florissante, cette industrie viticole fut mise à mal par Mikhaïl Gorbatchev, alors à la tête de l’URSS, lorsqu’il instaura une politique anti-alcool entre 1985 et 1987. Véritable prohibition, cette loi, dite "loi sèche", visait à lutter contre la consommation excessive d’alcool, et allait être fatale à cette filière boostée par ses prédécesseurs. Arrachages, abandons, réorientations d’une grande partie du vignoble vers d’autres usages… faute de marchés, seules quelques parcelles perpétuèrent une tradition de production séculaire, jusque dans les années 2000.

Puis tel un château de cartes, en quelques jours l’empire se disloquait il y a près de 30 ans. Le Soviet Suprême de l’Union soviétique reconnaissait officiellement le 26 décembre 1991 l’indépendance des quinze anciennes républiques constitutives et prononçait, de fait, la désagrégation de la fédération.

Avec l’indépendance retrouvée, les années qui suivirent furent souvent chaotiques et marquées par des errements politiques et des choix économiques difficiles et se sont souvent confrontées aux situations acquises, aux habitudes et aux conservatismes. La conversion au capitalisme et à l’économie de marché, avec les privatisations des fermes d’état, la découverte de la propriété privée et de l’initiative individuelle, a généralement été douloureux pour la population.

Après la dislocation, des trajectoires très différentes pour les pays

Trente ans après, les nécessaires mutations et adaptations sont souvent inachevées dans nombre de régions de l’ancien bloc soviétique et la viticulture connaît, comme les autres pans de l’économie, des fortunes diverses et des transformations très disparates.

​​​​​​Ainsi, très tôt, la Géorgie a fait du vin un produit stratégique de son développement économique et a trouvé son nouveau modèle mixant histoire (berceau de la viticulture mondiale), cépages uniques et tourisme.  Servant de modèle pour toute la région, la Géorgie entraîne dans son sillage l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui semblent dotés de conditions naturelles et de potentiels de réussite équivalents.

D’autres, comme la Russie ou l’Ukraine sur le pourtour septentrional de la Mer Noire, présentant des terroirs et des encépagements similaires, rattrapent leur retard et s’alignent sur les standards internationaux à pas de géant. Ainsi Moscou a fait lui aussi ces dernières années du vin un enjeu stratégique et a su imposer la Russie comme un nouvel acteur important de la planète vin.

La Russie ou l’Ukraine rattrapent leur retard et s’alignent sur les standards internationaux à pas de géants

Les dirigeants de ces pays russe et ukrainien semblent avoir saisi l’intérêt et l’opportunité que représente le vin en matière économique, d’image, de fierté nationale, de développement de zones rurales éloignées, ou de création de richesse. S’appuyant sur l’annexion de la Crimée en 2014 et sur un plan massif de soutien à la plantation, la Russie a fait bondir ses indicateurs en devenant le onzième producteur mondial vin (7 millions d'hectolitres par an), et devrait atteindre les 100 000 hectares en production dans les années à venir.

Trente ans après, si certains pays comme la Géorgie ont rejoint le devant de la scène mondiale, d’autres régions de l’Union semblent avoir figé les pendules à l’heure soviétique avec des schémas de production du XXe siècle, dominés par des entreprises et des conglomérats d’État ou des coopératives ou de la microviticulture sur des lopins de terre autour des maisons ouvrières.

L’Ouzbékistan leader de l’ex-"Soviétistan"

À l’autre bout de l’ancien empire socialiste, dans les steppes d’Asie centrale, les cinq républiques  de l’ex-"Soviétistan" (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan) totalisent environ 200 000 hectares de vigne. Terre de vigne depuis l’Antiquité et Alexandre le Grand, puis islamisé, le vignoble d’Asie centrale a connu son apogée de développement sous l’URSS au milieu du XXe siècle avec des incitations à la production et des investissements collectivisés très importants (irrigation, chais…). La région reste grande exportatrice de raisin de table et sec mais aussi et de plus en plus productrice de vin. Avec l’indépendance, un islam tolérant est à nouveau librement pratiqué, laissant également, la possibilité de produire et de consommer des vins et alcools forts locaux à l’évident potentiel qualitatif.
Sur ces immenses déserts, il est possible de trouver de très beaux terroirs en altitude, relativement pauvres avec des climats continentaux et des nuits fraîches en été. Avec plus de 120 000 hectares de vigne, l’incontestable leader dans la zone est l’Ouzbékistan. Ce grand et riche pays agricole dont la production principale reste le coton, s’appuie sur un schéma économique traditionnel (quelques grandes entreprises contrôlées par l’État) pour produire 400 000 hectolitres de vin. Les autorités au pouvoir ont exprimé une véritable volonté de développement de la filière vigne-vin faisant de l’Ouzbékistan, en 2018, le 47État adhérent à l’OIV.

Les nouvelles générations de consommateurs tournées vers l’ouest

Côté consommation, si les peuples de l’est de l’Europe restent de très gros consommateurs d’alcool le vin n’est généralement pas leur premier choix. Pour des questions de tradition, de facilité, de prix, ils lui préfèrent les boissons fortes comme la vodka ou des brandys locaux. Avec 9 litres par an et par habitant et 140 millions d’habitants, ils forment le plus grand marché pour les vins post-soviétiques avec un beau potentiel de progression. Les anciennes générations ayant connu l’Union soviétique restent toujours très attachées aux vins "old school" (vins de dessert, rouges sucrés..), qui restent encore facilement disponibles.

Mais avec une large ouverture de certaines de ces anciennes républiques soviétiques à l’économie de marché et à l’occident, bars à vins, restaurants branchés et cavistes fleurissent dans les grandes métropoles et les jeunes Russes, Ukrainiens, Moldaves ou Arméniens adoptent de nouveaux modes de consommation et des types de vin plus contemporains.

Arrivés avec la volonté de tout changer et de se distinguer sur la scène mondiale par leur histoire et leur identité avec des vins à la fois différents et plus en phase avec les attentes mondiales, de nouveaux vignerons font le choix du ré-encépagement en cépages autochtones, comme le saperavi ou l’areni, ou internationaux, comme le pinot noir ou le cabernet, sur les terroirs les plus prometteurs. Cette nouvelle génération aux idées neuves, souvent issue de la diaspora, prend lentement mais sûrement les rênes du vignoble post-soviétique et entame une nouvelle révolution vitivinicole : celle de la modernité, de l’origine, du tourisme et de la qualité.

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