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Philippe Delacote, Inrae

« Séquestrer du carbone ne dispense pas de diminuer les émissions »

Publié le 07/01/2021 - 16:28
Selon Philippe Delacote,  la compensation carbone  est un concept intéressant, qui permet d’amener  des financements privés en faveur de la transition écologique en agriculture.

Chargé de recherche en économie à l’Inrae Nancy, Philippe Delacote est également responsable du Programme agriculture et forêt à la Chaire économie du climat. Pour lui, l’agriculture a un rôle à jouer dans la séquestration du carbone. Mais la neutralité carbone ne pourra être atteinte qu’en marchant sur ses deux jambes : séquestration et diminution des émissions.

Pouvez-vous nous rappeler comment l’agriculture contribue au changement climatique ?
Philippe Delacote :
Les chiffres avancés pour la contribution de l’agriculture aux émissions de gaz à effet de serre sont assez variables, généralement entre 15 et 20 %. En France, la valeur retenue par la SNBC (stratégie nationale bas-carbone) est de 20 %. L’objectif est de diminuer de 48 % les émissions en 2050, par rapport à celles de 2013.

Comment évolue cette contribution ?
Ph. D. :
Il existe une petite tendance à la baisse depuis les années 2000, avec des initiatives locales de plus en plus nombreuses. Mais une étude de l’Inrae montre qu’il serait possible de diminuer plus largement ces émissions, voire en économisant de l’argent. En particulier, les émissions de N2O liées à la fertilisation azotée et les émissions de méthane des ruminants, deux gaz à effet de serre dont le pouvoir réchauffant est bien supérieur au CO2. Avec un bémol, ces études ne prennent pas en compte les coûts cachés qui peuvent être liés aux changements de pratiques : un risque supérieur à prendre pour les agriculteurs, un manque de débouché, pour les légumineuses, par exemple, etc.

En parallèle, l’agriculture peut-elle devenir un puits de carbone ?
Ph. D. :
Oui, il existe un potentiel de séquestration du carbone dans les sols. L’étude de l’Inrae, parue l’an dernier sur le sujet, a mis en évidence que l’agriculture pouvait stocker davantage si elle mobilisait des pratiques « plus stockantes » : développement des cultures intermédiaires, agroforesterie intraparcellaire, introduction de prairies temporaires… Le puits a été évalué à 31 MtCO2e/an. Cela représente 41 % des émissions agricoles et 6,8 % des émissions françaises totales.

Le puits ne compense donc pas tout…
Ph. D. :
Oui, et de plus, il est illusoire de penser que la séquestration de carbone est une solution miracle. Car elle ne s’effectue pas dans les mêmes échelles de temps : il a fallu des millions d’années pour séquestrer le carbone qui compose le pétrole et les énergies fossiles, et il est difficile de savoir pour combien de temps le carbone sera stocké dans les sols. Il y a donc un risque de non-permanence même si on sait que plus le stockage est profond, plus il est stable. Attention aussi aux effets induits par les changements de pratiques sur les émissions : par exemple, davantage de prairies suppose davantage d’élevage ! Il faut donc une réflexion systémique.

En développant des  pratiques plus stockantes, l’agriculture pourrait séquestrer 31 MtCO2e/an, soit 41 % de ses émissions.

Malgré tout, y a-t-il des dispositifs pour aider les agriculteurs ?
Ph. D. :
L’agriculture est un peu le parent pauvre dans les grands accords internationaux sur le climat, comme l’accord de Kyoto ou de Paris. Elle n’a pas de quota dans le marché du carbone, car elle est considérée comme un secteur aux émissions diffuses. Deux grands moyens ont toutefois été évoqués pour accélérer la diminution de ses émissions : la taxation des engrais azotés (NDLR : proposition de la Convention citoyenne pas encore abordée par le Gouvernement) et la compensation carbone. Cette dernière est une pratique volontaire : en diminuant leurs émissions, les agriculteurs génèrent des crédits carbone, qu’ils peuvent vendre à des entreprises. Ce mécanisme permet d’amener des financements privés en faveur de la transition écologique en agriculture.

Quels sont les freins ?
Ph. D. :
La compensation carbone est un concept intéressant, mais sa mise en application suscite quelques questions : quelles sont les pratiques qui répondent réellement au cahier des charges ? Comment faire pour s’assurer qu’elles sont bel et bien mises en œuvre ? Cela peut impliquer un suivi administratif supplémentaire pour les agriculteurs, et donc, des coûts, appelés, en économie, coûts de transaction. Par exemple, la mise en pratique de la compensation est l’objet du projet Carbon Think, débuté il y a un an. Il vise à établir la preuve du concept. Il est également important que des projets de ce type vérifient l’absence d’effets induits négatifs et prennent même en compte les cobénéfices. Par exemple, une haie va séquestrer du carbone mais peut aussi avoir un impact positif sur la biodiversité, l’érosion…

Quels sont les risques liés à la compensation carbone ?
Ph. D. :
Le manque d’additionnalité, c’est-à-dire, attribuer des crédits carbone à des agriculteurs qui auraient quand même mis en œuvre ces pratiques. Ce risque peut-être contré par la labellisation des actions, comme le label bas-carbone. L’autre risque vient des acheteurs, qui pourraient ainsi penser se dédouaner de leurs émissions. C’est le greenwashing.

Un message, pour conclure ?
Ph. D. :
L’objectif de neutralité carbone repose sur deux jambes : diminution des émissions et augmentation de la séquestration. Il est important de courir ces deux lièvres à la fois.

 

Article paru dans Viti Les Enjeux 33 de décembre 2020

 

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