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International

Vers un nouvel âge d'or des vins géorgiens ?

Publié le 26/07/2017 - 09:45
La Géorgie peut se revendiquer comme le berceau mondial de la viticulture.

Avec 8000 millésimes, la Géorgie peut se revendiquer comme le berceau mondial de la viticulture.
Le vin, (en géorgien gvino) joue un rôle central dans la vie économique, sociale, culturelle et religieuse géorgienne depuis des millénaires. Il y est, hier comme aujourd'hui, bu abondamment lors de fastes repas ponctués de toasts, et les treilles entourant les monastères orthodoxes sont un élément incontournable du paysage.
 

Une vinification traditionnelle à la maison et dans les domaines modernes

Si les vignobles sont de nos jours à la pointe de la technologie viticole, parallèlement nombreuses sont les familles géorgiennes productrices et consommatrices, perpétuant une tradition familiale de vinification. Il n’est pas rare encore en 2017, selon Giorgi Samanishvili, président de l'Agence des Vins géorgiens, de trouver encore des ateliers de vinification au 9ème étage d’un immeuble du centre ville de la capitale Tbilissi !
La consommation géorgienne est une des plus importante au monde avec 25 litres/an/hab en moyenne, essentiellement de ce vin fait-maison. « La cave à vin est encore considérée comme le lieu le plus sacré du foyer » selon les termes même de l’Unesco, à l’occasion du classement au patrimoine mondial de l'Unesco en 2013 de la méthode de vinifcation en Qvevri. Le qvevri, jarre de terre cuite enterrée pouvant contenir plusieurs milliers de litres est utilisée pour la fermentation et le stockage du vin en Géorgie depuis environ -6000 av. JC.

Histoire: la douloureuse parenthèse soviétique

On situe traditionnellement l’âge d'or de la viticulture en Géorgie au 19ème siècle. C'est à cette époque qu'une poignée d'aristocrates donnent leurs lettres de noblesse au vin local. Des personnalités comme le Prince Alexander Chavchavadze, le Prince Ivane Bagration de Mukhran, le Prince Kipiani.etc… sont d'une importance capitale dans l'évolution du vignoble. Ils ont en commun une relation étroite avec l'Europe et importent à la suite de leurs voyages en France un savoir-faire qui perfectionnera les techniques de production géorgiennes. En 1889, le vin géorgien est présent et médaillé à l'exposition universelle de Paris.

Ainsi sous l'Empire russe les vins géorgiens possèdent une image de « vins de la cour des tsars ». Ils sont tant appréciés, que le besoin de satisfaction à tout prix de la demande conduit à une détérioration significative de leur qualité, les méthodes traditionnelles étant délaissées au profit de la quantité.

En 1921, l'annexion par l'URSS de la toute jeune République Démocratique de Géorgie (1917-1921) est accompagnée d’une désorganisation de la production, d’expropriations et de la nationalisation de l'ensemble des propriétés viticoles. L'administration soviétique impose alors 70 années d’une stratégie purement productiviste.
Selon l’Agence des vins géorgiens, de nombreux cépages autochtones produisant en hectolitres faibles des vins d’une qualité notable ont été durant cette période remplacés par des greffes plus productives.

Cette approche intensive n'a paradoxalement pas empêché l'URSS de considérer le vin comme un produit alcoolique plus que comme un produit agricole noble, et donc de soumettre sa culture à la «loi sèche» de Gorbatchev. En témoigne l’arrachage massif exigé par l'administration soviétique de milliers d'hectares de vignes saines lors de la campagne de 1986.
 

De la "loi sèche" prohibitioniste à la loi "de la vigne et du vin"

La chute de l'Union en 1991 laissa place à la guerre civile, aux revendications indépendantistes qui morcellent encore le pays. En 1995, Edouard Chevardnadzé est élu; la Géorgie retrouve une relative accalmie.

Cette période de stabilité politique donnera en 1998, naissance à la loi «De la vigne et du vin », cadre législatif actuelle de la viticulture. Cette loi fait notamment du secteur une priorité de l'économie nationale, établit une liste des cépages nationaux, définit les zones viticoles, et surtout place l'entièreté du secteur viticole sous le gouvernement du Ministère de l'Agriculture via le département de la Vigne et du Vin «Smatresti».
A titre comparatif, il aura fallu attendre 2013 pour que la Russie retire le vin de la catégorie « produits alcooliques», 2017 pour la Moldavie.

Les crises russo-géorgiennes se sont ensuite succédées. Celle de 2008 entraîna l'embargo du Kremlin sur les produits géorgiens. Les producteurs locaux furent alors contraints de s’affranchir de leur partenaire commercial traditionnel, de pénétrer d'autres marchés en privilégiant la qualité.
 

« Des vins atypiques que personne n’a bu depuis 50 ou 100 ans » comme stratégie commerciale

Aujourd'hui, la production officielle est de 1,2 million l’hl de vin. Ce qui place la Géorgie dans le top 20 des producteurs mondiaux avec un vignoble estimé à 48 000 ha pour 450 vinificateurs commercialisant. Ajoutons-y une myriade de producteurs de raisin (probablement plus de 100 000 !).

La Géorgie reste donc un producteur de taille très modeste en termes de volume, mais son positionnement sur une niche du marché mondial et ses axes de communication sont clairement établis : avec ses 8000 millésimes, la Géorgie est le berceau du monde du vin, on y élabore des vins atypiques que personne n’a bu depuis 50 à 100 ans.

Levan Kitia, du Georgian Wine Club résume parfaitement la stratégie de développement :

Si nous voulons créer notre propre niche sur le marché international, nous devons ressusciter ce qui rend nos vins si spéciaux : les techniques ancestrales et les variétés de vins.

Ces vins uniques sont issus de l'incroyable bio-diversité de variétés endémiques de 525 cépages différents, dont une trentaine seulement sont actuellement cultivés.


525 cépages récensés dont le fameux Saperavi

Le plus répandu en rouge, mais aussi le plus connu et qualitatif est le Saperavi. Originaire de Kakhéti, région réputée comme terroir le plus riche du pays, il produit des vins structurés,

tanniques, colorés, aromatiques, avec un beau potentiel de vieillissement et en conséquence facile à appréhender pour le consommateur.
Il côtoie les incontournables merlot et autres cabernet qui semblent actuellement indispensables, même en Géorgie, à un assemblage capable de séduire le consommateur mondial.

Du côté des blancs, le Rkatisteli et Mtsvane, sont les cépages autochtones les plus appréciés en monocépage ou assemblés.
 

Des méthodes de vinifications traditionnelles utilisées pour exporter du vin haut de gamme

Le retour aux méthodes ancestrales géorgiennes pour faire renaître le vin géorgien traditionnel et pour un positionnement haut de gamme. Même si elles ne sont pour l’heure utilisées que sur 2% des volumes produits les méthodes ancestrales de vinification et d’élevage en qvervi pour faire renaître le vin géorgien traditionnel sont remises au goût du jour par quelques vignerons.


George Margvelashvili, œnologue pour Tbilvino Wine Company détaille: 

Au contraire du bois, la terre cuite des qvervi n'ajoute aucun goût au vin, mais aide au développement des arômes fruités et des tanins.

Le Classement UNESCO de cette méthode ajoute une haute valeur ajoutée pour des vins dont les prix peuvent dépasser les 60 € la bouteille et agit comme un véritable aimant pour les touristes curieux de découvrir la culture géorgienne.

Mais après des décennies de stratégie productiviste soviétique, la ré-orientation qualitative est toujours en cours. Afin de produire des vins modernes, plus adaptés au consommateur, en augmenter la qualité, maîtriser les cépages autochtones et les méthodes d’élaboration traditionnelles tout en gardant la typicité, les investissements privés sont massifs.
Cette démarche qualitative de différenciation est facilitée par des conditions naturelles idéales, une multitude de terroirs qualitatifs, la grande variété de sols et de micro-climats, et s’appuie enfin sur une exigeante règlementation, encadrant les pratiques de production se basant en particulier sur le développement d’appellations d’origine (près d’une vingtaine déjà identifiées) de niveau européen.

Avec l’appui technico-économique d’experts étrangers, une nouvelle génération de producteurs géorgiens est donc à la manœuvre, avec la volonté commerciale de diversifier leurs marchés au-delà du traditionnel et imprévisible client russe.

Si 40% de la production est d’ors et déjà exportée, essentiellement vers les voisins d’Asie centrale, la Russie ou la Chine, persister dans la production de vins uniques au monde, résultats de l'assemblage de cépages endémiques et internationaux, est un choix qui devrait permettre à la Géorgie de se faire mieux connaître, de se différencier et de consolider l'exportation vers les marchés occidentaux et asiatiques.
 

Le vin et le tourisme comme enjeux politiques forts

Forte de ses 69 000 km2 (soit la superficie de la région Occitanie) et de ses 3.7 millions d’habitants, la Géorgie est un grain de sable à l’échelle géographique mondiale. Néanmoins le vin y occupe une place fondamentale culturellement et politiquement parlant.

La visite en juin dernier à Vinexpo du Ministre de l’Agriculture géorgien L. Davitachvili en est une excellente. Levan Davitachvili, a successivement occupé des postes de direction aux domaines Tsinandali (2002-2005) et Schuchmann (2009-2012) en étant parallèlement membre puis Président du Comité du Syndicat des Producteurs Viticoles géorgiens. Il devient en 2011 président de l'Agence Nationale des Vins géorgiens et entre au Ministère de l'Agriculture en tant que vice-Ministre en 2014 avant d'en prendre la tête. Le gouvernement du Président Margvelashvili pouvait-il émettre plus clair signal pour soutenir le vignoble géorgien ?
Imaginons que Michel Rolland soit demain nommé au Ministère de l'Agriculture, le message serait de force équivalente.

L'effort des producteurs est ainsi accompagné par une volonté politique réelle de développement de la filière : aides financières, signature d’accords de libre-échange avec certains pays stratégiques comme la Chine (l'accord signé en mai 2017 permet aux vins géorgiens d’être taxés à 0% à la frontière chinoise), et enfin par une stratégie de promotion solide à l’échelle mondiale. Cette volonté s'exprime par une présence systématique sur les grands salons internationaux (Vinexpo, Prowein…), l’organisation de dégustations pointues, une coopération fiable dans la préparation de la première exposition temporaire de la Cité du Vin de Bordeaux dont la Géorgie, en tant que berceau du vin, est le premier pays invité.

L'oeno-tourisme a sa place dans la stratégie gouvernementale et promet de devenir un véritable relais de croissance pour les viticulteurs locaux. En effet, la Géorgie bat chaque année ses records de fréquentation touristique (près de 7 millions de touristes l’an passé, en progression tous les ans de 7 à 8%) et les producteurs locaux aimeraient capter une partie de cette manne à domicile. L'enjeu est de taille : si la Géorgie est clairement identifiée « pays du vin » pour les populations de l'ex-URSS et possède déjà les infrastructures (complexes hôteliers, masterclass etc.) permettant de contenter ce public, les connaisseurs européens et américains, plus pointus, ne seront attirés et séduits que par des domaines aux crus et chais d'exception. Ici la richesse des paysages de suffira pas.

Si le gouvernement actuel a décidé de s'éloigner politiquement de Moscou, les liens économiques restent solides avec la Russie (la Russie est derrière la Turquie le deuxième partenaire commercial de Tbilissi en 2015). Les années à venir diront, si la Géorgie aura réussi à négocier le virage qualité vers les normes européennes de production et de consommation, et à se désengager des marchés traditionnellement accessibles dans de sa production viticole (Russie, Asie Centrale…), les crus d'exception qui nous parviennent en France devenant ainsi la règle.
 

Stéphane Badet et Tiphaine Lucas chargée de mission Agence de coopération internationale région Nouvelle Aquitaine

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