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Enherbement

Les engrais verts sont une bonne technique pour entretenir l’autofertilité des sols

Publié le 19/08/2019 - 16:36

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Féverole, avoine, moutarde, phacélie et autres engrais verts fleurissent dans un nombre de plus en plus important de parcelles de vigne, et ce dans tous les vignobles de l’Hexagone. Thibaut Déplanche, ingénieur agronome conseil chez Celesta-Lab, et Éric Maille, conseiller viticole d’AgroBio Périgord, analysent en écho les avantages mais aussi les limites des engrais verts sur le sol et sur la vigne. 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous nous dire ce que vous entendez l’un et l’autre par « engrais verts » ?

Thibaut Déplanche : Les engrais verts appartiennent à la famille des couverts végétaux. C’est une modalité d’enherbement de l’espace interrang, au même titre que l’enherbement naturel permanent. Généralement, l’implantation d’engrais verts a une visée fertilisante.
Mais ce nom est trompeur. Dans la notion d’engrais, il y a une idée d’entrée d’éléments nutritifs, des éléments supplémentaires à ceux présents initialement dans le sol. Ce n’est pas totalement le cas avec les engrais verts. Ils apportent surtout du carbone, ils enrichissent parfois le sol d’azote s’il y a des légumineuses, et ils recyclent les autres éléments minéraux déjà présents dans le sol.
D’autre part, tous ces éléments seront, en premier lieu, disponibles pour le sol et pour les organismes vivants qu’il contient. C’est seulement dans un second temps qu’une partie de ces restitutions sera assimilable par la vigne.

Éric Maille : Je compléterais cette première définition par des aspects techniques. Les engrais verts sont des couverts, spontanés ou semés, qui restent en place moins d’un an dans les parcelles. Ce sont des couverts temporaires, semés après les vendanges et détruits au printemps.

Généralement, on associe les engrais verts à l’azote, et donc à la vigueur de la vigne. Est-ce un raccourci ? Une erreur ?

E. M. : Grâce aux engrais verts, il est effectivement possible de faire gagner en vigueur une vigne qui en manque. Les espèces implantées sont alors dominées par des légumineuses comme la féverole, la vesce, le trèfle… Après destruction à la floraison, ces légumineuses, qui ont la capacité de fixer l’azote atmosphérique, vont restituer celui-ci au sol. Dans le Sud-Ouest, sur un couvert réussi et selon les estimations de la méthode Merci, les restitutions potentielles maximums sont de l’ordre de 150-160 unités d’azote en plein. Dans les faits, les calculs de reliquats en sortie d’hiver mesurent plutôt 100-110 uN en plein, donc 50 uN pour un engrais vert couvrant la moitié de la surface au sol
Mais les engrais verts ne sont pas uniquement utiles pour les vignes ayant un problème de vigueur. Ils sont aussi une solution pertinente pour ne pas perdre de fertilité par lessivage ; un mécanisme négatif qui concerne tous les sols et qui oblige à compenser les pertes par des apports d’engrais exogènes. Pour éviter les fuites d’azote, les légumineuses ne seront pas privilégiées. On optera plutôt pour des mélanges dominés par des graminées comme l’avoine, le triticale ou l’orge, selon les régions.

T. D. : Avec l’implantation d’engrais verts, le vigneron construit l’autofertilité du sol. On parle beaucoup de compost pour améliorer la fertilité physique des sols. Et il est vrai qu’ils apportent de la matière organique stable, dont l’un des effets notables est d’améliorer la porosité du sol et sa rétention d’eau. Ce sont de véritables éponges. Mais pour bien fonctionner, le sol et les organismes qu’il héberge ont aussi besoin d’énergie : des matières organiques fraîches et labiles, facilement minéralisables. La culture traditionnelle de la vigne apporte peu de matières organiques fraîches au sol. En implantant des engrais verts, le vigneron injecte de la matière organique énergétique dans le système. Le cycle du carbone est alimenté. Sur le long terme, une partie de la matière organique fraîche évolue vers de la matière organique stable.
On peut ainsi dire qu’un engrais vert est, à la fois, un engrais et un améliorateur d’engrais. Il apporte et recycle des minéraux, mais surtout il améliore les paramètres physiques, chimiques et biologiques du sol, ce qui facilite l’absorption des éléments par les racines de la vigne.

Dans quels pas de temps peut-on constater les effets des engrais verts sur les trois piliers de la fertilité ?

E. M. : Pour ce qui est de l’amélioration de la structure du sol, les effets sont visibles dès la première année. Idem pour la fertilité chimique, si le couvert s’est bien développé. Ce « si » est capital. Il ne faut pas croire que les engrais verts vont avoir un effet miracle sur des sols très dégradés. Sur des sols compactés, par exemple, les espèces aux racines pivotantes ne vont pas pouvoir à elles seules fissurer efficacement le sol. Avant d’implanter des engrais verts, le vigneron doit regarder son sol, creuser une fosse. Et que tout le monde se rassure, il n’est pas nécessaire d’être pédologue pour mesurer l’épaisseur de sol compacté. Selon le constat, on devra agir mécaniquement avec des outils aratoires pour décompacter la profondeur de sol compacté.

T. D. : Les résultats dépendent en effet de l’état initial du sol, et de la persistance des actions mises en œuvre. Sur un sol qui présentait des réserves énergétiques faibles, le fait d’apporter des engrais verts va augmenter fortement les valeurs de carbone minéralisable. Dans l’année, la réaction va être intense. Mais si le vigneron laisse son sol nu l’année suivante, les réserves reviendront au niveau initial. De fait, il n’y aura pas d’effet observable sur la biomasse microbienne. Car pour constater une augmentation significative et durable des micro-organismes du sol, il faut compter entre deux et trois ans. Pour ce qui concerne la matière organique libre, un délai de cinq ans est à respecter avant de mesurer une évolution. Pour la matière organique liée, le pas de temps est de dix-quinze ans. 

Tous les sols peuvent-ils accueillir des engrais verts ?

T. D. : Les sols les plus hydromorphes, les sables… Quelle que soit la texture du sol, il y a des espèces adaptées. Mais encore faut-il que le sol soit apte à accueillir l’engrais vert. Comme nous l’expliquions précédemment avec Éric Maille, l’état physique du sol doit être correct. Aussi, si le sol est trop pauvre, les engrais verts vont végéter. Donc je conseille de faire une analyse de sol avant de se lancer. Si le taux de matières organiques est inférieur à 1 %, mieux vaut faire un apport de compost évolué avant le semis.

Les engrais verts peuvent-ils couvrir à eux seuls tous les besoins nutritifs de la vigne, quel que soit l’objectif de production ?

T. D. : Les engrais verts entretiennent l’autofertilité du sol. Il faut les voir comme un socle. Après, s’il y a des besoins très spécifiques, je conseille d’actionner des leviers complémentaires. Prenons le cas de cépages pour lesquels on recherche beaucoup d’azote assimilable dans les moûts. Pour atteindre l’objectif fixé, engrais verts et engrais foliaires ne sont pas incompatibles.
Avec les engrais verts, il est compliqué de prévoir la période de minéralisation de l’azote. Elle dépend de tellement de facteurs…

E. M. : La minéralisation dépend effectivement de la météo, sur laquelle le vigneron n’a aucune prise, mais aussi de la méthode de destruction des couverts. Les expérimentations de Laure Gontier, de l’IFV, montrent que les restitutions d’azote sont plus rapides si l’on fait un broyage + enfouissement superficiel que si l’on pratique un roulage, par exemple. Pour revenir au cas des vins au profil thiolé, je dirais pour ma part que les engrais peuvent être suffisants. Je suis des vignerons qui recherchent 200 mg d’azote/l. Nous n’y sommes pas parvenus dès les premières années, mais on y arrive. 

Y a-t-il des espèces à exclure lorsque l’on a besoin d’implanter des engrais verts ?

E. M. : Les engrais verts ne sont pas une culture de rente, mais de service ; c’est un préalable à garder à l’esprit. Donc le coût des semences doit être raisonnable. Au sein d’AgroBio Périgord, nous avons mis en place un système d’achats groupés auprès de céréaliers locaux et de semenciers en direct. Des vignerons membres du GIEE, qu’anime mon collègue Antoine Descamps, font aussi de la production de graines. Avec ces types d’approvisionnement, pour un mélange 8 espèces (vesce, orge, radis fourrager…), une densité de semis élevée à 200 kg/ha et un semis un rang sur deux, le coût du mélange revient à 75 euros à la parcelle, pour 3 860 m² semés.
Ensuite, il faut des espèces ayant une bonne capacité de germination, qui se sèment à l’automne, disponibles, faciles à détruire, non traitées, et si possible locales. Selon l’objectif que l’on attend de l’engrais vert, d’autres caractéristiques s’ajoutent à cette liste, comme la période de floraison, la biomasse produite, le système racinaire…

Un dernier conseil ?

T. D. : Lancez-vous ! Mieux vaut un couvert de féverole qu’un sol nu si vous avez identifié que les engrais verts vous permettraient d’améliorer votre sol. Mais ce ne doit pas être une réaction à un effet de mode. Les engrais verts sont une technique parmi d’autres.

E. M. : Tout fait d’accord. Dans le temps et dans l’espace, les solutions peuvent être complémentaires. Mais si vous optez pour les engrais verts, je conseille de privilégier les mélanges d’espèces, de garder un espace de 20-25 cm de chaque côté des pieds de vigne, de rouler les semis, de se regrouper pour l’achat des graines et du matériel, et d’adapter votre itinéraire aux objectifs et à l’année. Et surtout n’ayez pas peur de commencer par des itinéraires simples. Détruits au printemps, les engrais verts ne pourront pas avoir d’effets délétères sur la vigne.

BON CONSEIL 
Pour vérifier la qualité des granulés de compost du commerce, récupérer dix granulés.
Les mettre dans un verre d’eau placé dans une pièce de vie. Si au bout de dix jours les granulés ne se sont pas dissous, le produit aura des difficultés à être intégré finement au sol.

TEST DE GERMINATION 
Avant d’implanter les engrais verts, en cas d’utilisation de grains de consommation et/ou d’un vieux lot de semences certifiées, il est conseiller de tester le taux de germination. Pour chaque espèce, prendre 100 graines. Les placer sur un papier absorbant toujours humide, dans une pièce noire à une température de 20-25 °C. Compter le nombre de graines germées au bout d’une semaine. Si le taux est inférieur à 80 %, Éric Maille et Thibaut Déplanche conseillent d’échanger ou de vendre les graines à un éleveur qui s’en servira pour les rations de ses animaux. 

Article paru dans Viti 444 de juillet -août 2019

 

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