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Vigne

Les chauves-souris, auxiliaires dans la lutte contre les tordeuses de la grappe

Publié le 12/04/2021 - 09:57
Les pipistrelles sont des espèces de chauves-souris présentes dans les vignes et consommatrices de tordeuses de la grappe. Photo : Y. Charbonnier

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Les chauves-souris, grandes consommatrices d’insectes, comme alliées dans la lutte contre eudémis et cochylis ? Les résultats du projet Vitichiro montrent le potentiel de ces petits mammifères volants.

Les chauves-souris peuvent-elles constituer des auxiliaires efficaces dans la lutte contre eudémis et cochylis ? Depuis 2017, des études se mettent en place pour répondre à cette question à plusieurs volets. Car pour être des auxiliaires efficaces, les chiroptères doivent être présents dans les vignes au moment de l’émergence des papillons, et les consommer.

L’étude Vitichiro a montré que l’activité de chasse de certaines espèces, dont l’oreillard gris, augmentait de 300 % au moment du pic d’émergence des tordeuses. Photo : Y. Charbonnier Dans le cadre du projet Vitichiro – mené dans le Bordelais par la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), l’Inrae, le CIVB et le bureau d’études Eliomys –, 23 parcelles ont été suivies de mai à septembre 2017, période d’activité de ces petits mammifères volants. Les chercheurs ont suivi en parallèle la présence des tordeuses de la grappe à l’aide de pièges à phéromones et celle des chauves-souris par l’intermédiaire d’enregistrements acoustiques. L’étude acoustique permet de savoir si une chauve-souris capture des insectes ou ne fait que transiter au-dessus de la parcelle. « Pour se repérer dans l’espace, les chauves-souris émettent en permanence des ultrasons. Lorsqu’elles chassent et capturent une proie, elles émettent davantage d’ultrasons, pour savoir précisément où se trouve la proie. L’analyse acoustique permet de savoir exactement si le chiroptère présent sur la parcelle de vigne a chassé, le nombre de captures, etc. », explique Yohan Charbonnier, chargé de mission LPO Aquitaine.

Oreillard gris, pipistrelle de Kuhl et pipistrelle commune

L’étude des sonogrammes, réalisée tous les quinze jours, montre que 21 espèces sur les 22 connues en Gironde viennent chasser sur les parcelles de vigne. Mais cette activité de chasse sur vigne reste faible par rapport à d’autres milieux plus favorables comme les lisières de bois, ou les haies.

Elle est d’ailleurs variable selon les appellations, probablement en raison des différences entre matrices paysagères. Ainsi, l’activité des chiroptères est plus élevée dans des appellations comme les côtes-de-bourg ou bordeaux que sur des appellations telles que médoc ou pessac-léognan, où les paysages davantage orientés sur la monoculture de la vigne comportent peu d’éléments semi-naturels.

21 espèces viennent chasser sur les parcelles de vigne, et, parmi elles, cinq ont été contactées sur l’ensemble des parcelles. Le trio de tête est constitué de l’oreillard gris, la pipistrelle de Kuhl et la pipistrelle commune. « Point important, ces cinq espèces sont des espèces communes, “mobilisables” facilement dans les vignes et qui peuvent constituer des auxiliaires dans la lutte contre eudémis et cochylis », précise Yohan Charbonnier. L’étude a montré que l’activité de chasse de ces espèces augmentait de 300 % au moment du pic d’émergence des tordeuses.

Encore fallait-il vérifier que les chiroptères consomment bien des papillons d’eudémis ou de cochylis. « Nous avons étudié le régime alimentaire des chauves-souris, en collectant le guano (les crottes) et en effectuant des analyses ADN. Cette recherche a montré que dix espèces de chiroptères se nourrissent effectivement de papillons de tordeuses de la grappe », indique-t-il.

Les études ont été poursuivies pour évaluer l’efficacité des chauves-souris dans la prédation et leur rôle d’auxiliaires contre les tordeuses de la grappe.

L’enherbement attire les chauves-souris

Comment faire venir les chauves-souris dans vos parcelles ? Pas de recette miracle bien sûr, mais quelques leviers peuvent être activés à la vigne. À commencer par l’enherbement.

« Nous avons regardé sur 37 parcelles l’activité de chasse des chauves-souris, en comparant des “trios” de parcelles proches spatialement (moins de 500 m d’écart), conduites selon trois modes de gestion différents de l’interrang : travail du sol (pas d’enherbement), enherbement un rang sur deux, enherbement sur tous les rangs, indique le chargé de mission LPO. Le suivi acoustique réalisé a mis en évidence que plus le taux d’enherbement est élevé, plus l’activité des chiroptères augmente. L’enherbement entraîne la présence “permanente” d’insectes au cours de la saison et avec plus de diversité que le sol nu. Les chauves-souris prennent ainsi l’habitude de venir se nourrir sur les parcelles enherbées et sont donc à pied d’œuvre lors de l’émergence des ravageurs. Les pratiques viticoles à l’échelle de la parcelle ont un impact sur des espèces très mobiles comme les chiroptères. »

4 500 insectes par hectare par mois

La fréquentation et l’activité de chasse par les chiroptères ont été suivies sur seize parcelles de vignes bordelaises pendant 28 jours, à l’aide d’enregistrements acoustiques. Les enregistrements révèlent une activité de chasse de 19 espèces et un taux de capture moyen de 819 insectes (insectes au sens large, pas forcément des ravageurs) par hectare par mois soit 30 insectes par hectare par nuit, avec de fortes disparités selon les parcelles. Sur certaines vignes, le niveau de prédation est en effet très élevé et dépasse les 4 500 insectes par hectare par mois. « Au Chili, des essais ont évalué l’effet prédation des chauves-souris, en posant des filets limitant l’accès des vignes aux chiroptères tout en laissant passer les papillons ravageurs. La présence des chauves-souris a dans ses essais permis de sauver 10 % de la récolte », signale-t-il.

Les travaux vont être poursuivis : « Nous allons désormais nous attacher à identifier les facteurs qui permettront d’accroître leur activité et leur abondance, donc leur efficacité, dans les vignes. Pour ce faire, nous allons étudier l’influence des habitats connexes aux parcelles, ainsi que celui de la matrice paysagère, sur l’activité des chauves-souris au cœur des vignes. Nous souhaitons également mettre en place, sous la forme de science participative avec les viticulteurs volontaires, une évaluation de l’efficacité des différentes infrastructures écologiques et mesurer leur zone d’influence sur les chauves-souris », conclut Yohan Charbonnier.

Aménagement
Des haies pour leur tracer la route
Pour se déplacer, les chauves-souris se servent des haies, des lisières de bois. La présence de corridors reliant les différents éléments paysagers est donc essentielle pour faire venir les chiroptères dans les vignes. Le Conservatoire des espaces naturels (CEN) Nouvelle-Aquitaine a étudié, dans le cadre du projet Batviti (mené de 2017 à 2021 en partenariat avec les chambres d’agriculture de Dordogne et du Lot-et-Garonne), les facteurs jouant sur la fréquentation des vignes par les chauves-souris comme la composition et la qualité du paysage, les ressources en proies, etc. Dans cette zone, deux espèces ont été confirmées comme consommatrices d’eudémis par analyse du guano : le petit rhinolophe et la pipistrelle commune. Deux secteurs ont été suivis sur les appellations duras et monbazillac. Les résultats montrent une forte disparité de fréquentation, nettement plus élevée sur Duras, en lien avec les différences de composition du paysage. Sur monbazillac, le vignoble est l’élément prépondérant, avec peu d’éléments paysagers (bosquets, bois, haies, etc.). Dans l’appellation duras, les vignes sont plus éparpillées dans le paysage, qui comprend davantage d’îlots boisés, et surtout d’éléments permettant de les relier entre elles.

Toutes les espèces n’ont pas les mêmes exigences d’abris
Plusieurs méthodes sont possibles pour rendre le milieu viticole plus favorable aux chauves-souris. Concernant le gîte, la pose d’abris à chauve-souris (reproduisant une fente naturelle) dans ou à proximité des vignes est possible. Cet aménagement est adapté pour les espèces qui apprécient les fissures comme les pipistrelles Des espèces préfèrent s’abriter dans les bâtiments, au sein des exploitations.
« C’est le cas du petit rhinolophe. Elles se pendent simplement au plafond dans un endroit chaud, à l’abri des courants d’air. Il existe des caissons en bois (NDLR : comme les anciennes cabines téléphoniques pour les dimensions, avec une petite ouverture) qui peuvent être implantés dans des bâtiments, pour “confiner” les chauves-souris et éviter les soucis de cohabitation. Des caissons spécifiques peuvent également être placés au niveau de la toiture. Il est aussi possible de travailler sur la connectivité des paysages. Les chiroptères utilisent les haies comme des routes pour se déplacer. Il est donc possible d’orienter le trajet vers les vignes, à partir d’une colonie. Préserver ou reconstituer une trame paysagère est essentiel », estime Jean-Christophe Bartolucci du CEN Nouvelle-Aquitaine.

À savoir
•Il existe 35 espèces de chauves-souris en France. Toutes sont insectivores.
•Les espèces comme les pipistrelles (pipistrelle commune, pipistrelle de Kuhl, etc.) et la sérotine commune volent surtout dans les premières heures de la nuit, ce qui fait d’elles des candidates privilégiées comme auxiliaires dans la lutte contre eudémis, au vol crépusculaire. Ce sont aussi de grandes consommatrices d’insectes : une pipistrelle peut consommer un tiers de son poids en insectes en une nuit.
•Les chauves-souris se réunissent en « colonies » pour la mise bas de leur petit (un seul petit par femelle et par an). Une colonie peut compter de quelques femelles à plusieurs centaines.
•La chasse aux insectes est une activité très énergivore. Plusieurs éléments sont favorables à la venue des chauves-souris dans les vignes : la proximité entre leur gîte et vos vignes, l’existence de corridors pour faire une route entre vos vignes et la colonie, et la présence « permanente » de ressources de nourriture (insectes) autour des parcelles.

Article paru dans Viti Leaders 460 d'avril 2021

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