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Conseil agricole

Une évolution en phase avec les agriculteurs

Publié le 02/05/2016 - 10:00
Photo : Pixel image

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L’agriculture conjuguée au singulier n’a plus réellement de sens en France. De manière de plus en plus marquée, on voit s’installer une cohabitation entre plusieurs logiques de production. Les structures de conseil s’adaptent et de nouvelles formes de conseils émergent.

Comme dans bon nombre de pays européens, en France, le métier de conseiller agricole a vu le jour à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi qu’en 1950, les chambres d’agriculture fondées 26 ans plus tôt intègrent dans leurs missions celle d’appui aux agriculteurs. En parallèle, les organismes économiques privés, coopératives et négoces, associent les prestations de ventes d’intrants à celles de conseils.

capture_decran_2016-04-21_a_16.24.44.png Dans la plupart des filières agricoles, l’orientation générale est au productivisme ; d’abord pour assurer l’indépendance alimentaire du pays, puis pour asseoir la France comme une puissance agricole exportatrice. Au cours des années 2000, bien que le modèle dominant ne soit pas politiquement remis en cause, les pouvoirs publics ont imposé à la filière agricole de réduire l’utilisation de produits phytosanitaires et de prendre en compte les enjeux environnementaux dans les modes de production. En parallèle de ces orientations réglementaires, la France voit s’affirmer des modèles souvent nommés « alternatifs », comme l’agriculture biologique, les techniques de conservation des sols, le bas-volume, la biodynamie…

De manière très générale, deux philosophies de production se distinguent : un système cherchant à optimiser le choix et l’utilisation des intrants chimiques sans chercher à les subsister et un système en quête de méthodes alternatives où les solutions mécaniques et d’origines naturelles sont au cœur des stratégies de production. Les deux systèmes n’étant pas hermétiques l’un par rapport à l’autre.

L’agriculture de précision : un axe stratégique pour les organismes privés

Les conseillers agricoles et notamment ceux des coop et négoces accompagnent ces évolutions. Selon Claude Compagnone, professeur de sociologie à AgroSup Dijon, chercheur à l’Inra et spécialiste du conseil agricole en France : « les organismes privés, principaux fournisseurs de conseils techniques individualisés, modifient leur stratégie. Loin de les affaiblir, les nouvelles exigences en matière environnementale leur ouvrent un nouveau marché.

L’un des choix forts de coop et négoces est d’aller vers l’agriculture numérique dite de précision. Les drones, les outils d’aide à la décision, les capteurs embarqués, au-delà de l’intérêt technique, permettent de vendre des connaissances encapsulées dans des objets techniques. Dans la plupart des cas, ces services sont découplés du conseil traditionnel « gratuit » attaché à la vente des produits. Ils sont donc facturés en supplément. » L’agriculture de précision modifie le travail du conseiller et génère même des postes dédiés à part entière à ces technologies comme des « Ingénieurs Outils Services Agronomiques » ou des « responsable OAD ».

En termes de prospectives, les nouvelles technologies soulèvent des questions loin d’être réservées à l’agriculture : considérant que le niveau de formation des agriculteurs augmente, les conseillers, en tant qu’intermédiaires qui interprètent les données produites par ces outils, seront-ils toujours indispensables ? Les modèles actuellement utilisés dans les OAD manquent de précision. L’acquisition massive de données localisées et sur la durée va, on peut l’imaginer, permettre d’affiner les modèles afin de couvrir les situations les plus diverses. L’expertise terrain des techniciens sera-t-elle encore un « plus » pour les agriculteurs ? à terme, le conseiller aura-t-il encore un rôle dans le raisonnement agronomique menant à la prise de décision ?

La force du collectif dans les techniques alternatives

À la marge des systèmes de production dominants, l’éclatement des modèles techniques de production génère une demande d’accompagnement de plus en plus diversifiée et différenciée. Selon les auteurs du livre « Conseil privé en agriculture » aux Éditions Quæ, « les organismes traditionnels de conseils peinent à répondre aux demandes spécifiques des producteurs tournés par exemple vers l’agriculture biologique, l’agriculture de conservation, la biodynamie… Bien souvent, les prestations en matière de conseil et d’accompagnement sont assumées par des opérateurs privés et ce même si les opérateurs publics et parapublics s’efforcent de satisfaire ces demandes [...]. »

Pour Cécile Waligora, journaliste pour la revue TCS, le manque de connaissances dans le cas des techniques de conservation des sols dépasse la frontière public/privé. « Les conseillers traditionnels qui ont des connaissances à jour sont ceux qui présentent un goût personnel pour les TCS et qui ont réussi à convaincre leur hiérarchie et/ou à trouver des financements. » à défaut, de manière concomitante ou en parallèle de conseils émanant de structures traditionnelles, s’organise une autre forme du conseil. Les agriculteurs à la pointe de leur technique se regroupent entre eux pour échanger sur leurs expérimentations, construire leurs propres références… parfois accompagnés ou agrégés par des consultants indépendants, relativement rares en France comparés aux pays voisins. Pensons à Frédéric Thomas en TCS, Pierre et Vincent Masson en biodynamie, Vincent Franquet pour la pulvérisation bas volume…

La réglementation et l’environnement pour les chambres

En France, on estime qu’entre 20 et 25 % des agriculteurs sont clients des chambres d’agriculture. D’après les derniers chiffres de l’APCA, environ 6 000 conseillers travaillent au contact des agriculteurs dans les antennes départementales. Les orientations politiques environnementales mais surtout la baisse des moyens financiers des chambres ont modifié en profondeur le conseil dispensé par ces structures parapubliques dans les dernières années. « Nombre d’entre elles ont dû se désengager de la production de référence au profit d’un conseil environnemental, territorial ou d’entreprises », estiment les auteurs de Conseil privé en Agriculture. Néanmoins, cette généralisation, comme toute autre, est à relativiser. Chaque chambre d’agriculture décide de son modèle économique, délaissant partiellement ou totalement certaines missions.

Des chambres font ainsi le choix du partage de connaissances (et des frais de financements). Dans le Maine-et-Loire, l’ATV 49 (association technique viticole), une structure reconnue et appréciée par les viticulteurs, est ainsi cofinancée par InterLoire, l’interprofession des vins de la Loire, et la chambre d’agriculture.

D’autres chambres maintiennent, quant à elles, en interne, un réseau de conseillers de terrain. La chambre d’agriculture de l’Eure, pour ne citer qu’elle, compte ainsi deux expérimentateurs et neuf conseillers agro. Les adhérents des 8 GDA du département bénéficient d’une prestation comprenant des lettres et notes techniques, plus de 10 tours de plaines collectifs par an, des visites individuelles à la demande mais aussi des modules sur l’agriculture de conservation, intégrée, le bas-volume… Et comme peuvent le proposer les conseillers des structures privées, les agriculteurs peuvent avoir accès à des services complémentaires : passage de drones, pilotage des cultures via Farmstar.

Sur la forme, ce type de prestations est partiellement ou totalement concurrent des prestations proposées par des organismes privés.

Une tendance de fond selon Claude Compagnone : « Selon les régions, la complémentarité du conseil qui existait traditionnellement entre les chambres et d’autres organisations, comme les coopératives et les centres de gestions – qui de plus en plus recrutent des conseillers en agronomie – s’amenuisent. Tous proposent les mêmes services en prestations marchandes. On le voit notamment sur la vente des outils et conseils pour les plans prévisionnels de fumure. à terme, la marchandisation du conseil dans une logique de rentabilité va soulever de nombreuses questions dont celles-ci : qui va prendre en charge le développement agricole et territorial ? Qui va vouloir le financer ? Comment cette dimension collective de construction de projets communs peut-elle être maintenue ? Et qui la portera ? »

vths24-1.png Retrouvez cet article dans Viti Les Enjeux n°24 de mai 2016

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