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Déclin de la biodiversité

« Montrer ce que l’on fait de bien »

Publié le 12/11/2019 - 17:14
« Contrairement aux idées reçues, un milieu agricole bien constitué et bien géré est plus riche en biodiversité qu’une forêt tempérée », insiste André Fougeroux, membre de l’Académie d’agriculture de France. Photo : DR

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Face à l’érosion de la biodiversité, la société prend de plus en plus souvent l’agriculture comme bouc émissaire. « L’agriculture fait certes partie du problème, mais elle constitue surtout une des solutions », affirme André Fougeroux, agronome et membre de l’Académie d’agriculture de France. Rôle des viticulteurs et actions pouvant être mises en place, André Fougeroux donne son point de vue sur la question.

Les agriculteurs sont souvent pointés du doigt, comme étant responsables de la perte de biodiversité. Que répondre au grand public ?
André Fougeroux :
La perte de biodiversité est une réalité incontestable, en France, comme au niveau mondial. L’agriculture fait partie du problème, mais elle constitue surtout une des solutions. D’abord parce que les zones cultivées représentent 53 % des terres en France. Ensuite, parce que, contrairement à ce que l’on entend souvent dans les discours du grand public, la biodiversité n’est pas à Paris ou dans les villes. Elle est dans les champs, sur les bords des champs, dans les haies qui entourent les parcelles de vignes, les arbres isolés, etc. La première cause de diminution de la biodiversité, c’est l’artificialisation des terres. L’agriculture est souvent pointée du doigt parce que c’est une façon pour le grand public de se dédouaner, mais nous avons tous notre responsabilité.
Contrairement aux idées reçues, un milieu agricole bien constitué et bien géré est plus riche en biodiversité qu’une forêt tempérée. Il faut se défendre, montrer ce que l’on fait de bien : garder les haies, les arbres isolés.
Beaucoup d’actions ne sont pas valorisées. Il faut expliquer, ne pas hésiter à mettre des panneaux dans les vignes, notamment pour les domaines engagés dans l’œnotourisme, entre autres, pourquoi pas un label local, comme Bee Orchid, développé par la coopérative Univitis (le fait de ne pas faucher tout le temps permet de faire revenir les orchidées et notamment l’orchidée abeille).

Quel rôle ont les viticulteurs dans la gestion de la biodiversité ?
A. F. :
Il est essentiel. Les agriculteurs et les viticulteurs ont une chance : ils doivent gérer la biodiversité, c’est une grande responsabilité. Dans la gestion, il y a aussi la création de biodiversité, c’est un grand pouvoir ! Les exploitants ne s’en rendent pas toujours compte, mais ils ont un impact très fort sur la biodiversité. En positif comme en négatif. Et un tout petit changement peut avoir des conséquences très importantes. Dans l’ajout ou dans la destruction de milieux (haies, mares, arbres, enherbement, etc.), mais aussi par la gestion même de ces éléments. Par exemple au château Les Vergnes, domaine du Bordelais, le vignoble était enherbé à 100 %. Ils avaient l’habitude de tondre leur enherbement sur tous les rangs en même temps, environ toutes les trois semaines. Le simple fait de changer pour un broyage alterné, un rang sur deux (un même rang est donc tondu toutes les six semaines) a eu un résultat très fort. Car un broyage peut avoir des effets très néfastes, détruisant 80 % des insectes présents. Alterner les rangs de tonte a pour conséquence de laisser en permanence des zones refuges permettant aux insectes d’effectuer leur cycle de développement complet. Cela laisse également la possibilité à certaines plantes de fleurir.
C’est ensuite un cercle vertueux : le fait de laisser des plantes fleurir augmente les populations et le nombre d’espèces d’insectes, et cela va attirer davantage d’oiseaux sur la parcelle par exemple. Dans un domaine des Costières de Nîmes, lors du diagnostic initial, 25 espèces d’oiseaux avaient été recensées. Dix ans plus tard, après instauration de pratiques simples (aménagement des tournières, ajout de haies améliorées, etc.), le nombre d’espèces est passé 33 et ce, sans changer fondamentalement les pratiques viticoles !

 

Dans un domaine des Costières de Nîmes, lors du diagnostic initial, 25 espèces d’oiseaux avaient été recensées. Dix ans plus tard, après instauration de pratiques simples, le nombre d’espèces est passé 33 !

 

Quelles actions peuvent être mises en place à l’échelle d’un domaine viticole ?
A. F. :
Pour améliorer la biodiversité sur son domaine, il faut partir du début : le sol. Une biodiversité importante dans le sol entraîne une augmentation de la biodiversité au niveau des plantes, de la microfaune, de la macrofaune. C’est une chaîne qu’il faut respecter. Il faut éviter de trop travailler le sol. L’essentiel de la biodiversité sur une exploitation agricole ou viticole se situe dans les bords de champs, car dans la parcelle, on est en monoculture.
En vigne, le fait d’avoir plusieurs cépages, différents clones sur une parcelle contribue à améliorer la biodiversité. Les haies, les bordures, les tournières jouent un rôle clé, ce sont des zones refuges. Le gros atout de la vigne, c’est la possibilité, lorsque c’est faisable, d’enherber ou de mettre en couvert végétal entre les rangs, et donc de réintroduire de la biodiversité dans la parcelle. La combinaison de l’introduction d’un couvert, de haies, le changement de certaines habitudes (tonte moins fréquente, alternée, par exemple, ou ne pas tondre du tout certaines zones comme les bordures de cours d’eau) ont des effets immédiats.
Il faut également « accepter » cette biodiversité, et pour la préserver, changer son regard. Un enherbement tondu toutes les six semaines, fait « moins entretenu » qu’un enherbement tondu toutes les trois semaines. C’est visuellement peut-être un peu moins esthétique, mais si ce n’est pas gênant pour la vigne, c’est le plus important. Une tonte alternée permet, par ailleurs, de gagner du temps de travail et d’économiser du carburant. Il faut également être conscient du fonctionnement de la biodiversité. Une haie, par exemple, peut être très efficace, ou moins selon sa composition. Privilégions les espèces locales qui supportent la taille. L’utilisation raisonnée de produits phyto (plus ou moins sélectifs par exemple) est aussi une voie de progrès.
Nos paysages agricoles et viticoles français sont riches d’une biodiversité méconnue parce que souvent considérée comme banale. Et nous devons en être fiers !

Zoom sur…
Les facteurs de déclin de la biodiversité

1. La destruction des habitats.
2. L’introduction d’espèces invasives.
3. La surexploitation des ressources biologiques.
4. La pollution.
5. Le changement climatique.
Source : Conséquences de l’érosion de la biodiversité, Michel Loreau, université de Mc Gill.

Viti 446 octobre 2019

Article paru dans Viti 446 d'octobre 2019

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