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Jean Jouzel, climatologue et glaciologue

« Le monde agricole au cœur des solutions de piégeage du CO2 atmosphérique »

Publié le 20/05/2019 - 09:32
Jean Jouzel, climatologue et glaciologue. © S. Trouvé/Pixel6TM

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En reliant les teneurs en CO2 de l’atmosphère ancien emprisonné dans les glaces de l’Antarctique et les températures, les travaux de Jean Jouzel et de ses collègues glaciologues ont participé à la prise de conscience du changement climatique dès les années 1980. Vice-président du GIEC de 2002 à 2015, Jean Jouzel est actuellement membre du Conseil économique social et environnemental et de l’Académie d’agriculture de France.

 

Est-il évident de relier les événements climatiques extrêmes et le réchauffement climatique ?

Jean Jouzel : Non, c’est loin d’être évident ! En l’état actuel des connaissances, deux phénomènes sont clairement reliés au réchauffement climatique : l’augmentation de la température de l’atmosphère et l’élévation du niveau de la mer. Pour le reste, la communauté scientifique demeure assez prudente. En fait, trois questions concernent ces événements climatiques extrêmes. Ont-ils varié au cours des dernières décennies ? Sont-ils liés aux activités humaines ? Vont-ils s’accélérer dans le futur ? Si répondre à la première question est plutôt aisé, les deux autres sont plus difficiles. Le lien est tout de même à peu près établi pour les étés caniculaires et pour les précipitations extrêmes.

 

Scénario émetteur de GES. Source : Drias/Ministère de la transition écologique et solidaire – données du modèle Aladin de Météo France

C’est-à-dire ?

J. J. : Le changement climatique affecte le cycle de l’eau. Avec l’augmentation des températures, on observe déjà plus d’évaporation et moins de précipitations. L’équation est simple et aboutit à une moindre disponibilité en eau pour les sols et pour les plantes. L’augmentation du risque de sécheresse est ainsi bien établie dans le sud de la France. Dans le Nord, le phénomène est moins marqué, mais il affectera aussi la disponibilité en eau, par exemple à travers le débit des rivières, qui va devenir plus irrégulier avec une diminution en été et en automne. Cela risque d’accentuer la compétition pour l’eau.

 

Et pour les précipitations extrêmes ?

J. J. : Même si ce n’est pas totalement démontré, certains collègues pensent qu’il y a un risque de recrudescence de ces épisodes de type cévenol et méditerranéen, si la mer Méditerranée continue à se réchauffer. Les inondations à des périodes inhabituelles, comme celles qui se sont produites en mai et en juin 2016, notamment dans le Centre et en Île-de-France, pourraient aussi être plus fréquentes.

 

Est-il plus difficile de prévoir l’évolution du risque de gel ?

J. J. : Selon le dernier rapport du GIEC, les températures vont continuer à augmenter de plus en plus, en fonction de nos émissions de gaz à effet de serre. Cette hausse des températures provoque non seulement des étés plus chauds, mais aussi des hivers plus doux. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, toutes les saisons se réchauffent, y compris l’hiver. Mais cette douceur, comme celle que nous avons pu constater cette année, et qui va devenir de plus en plus fréquente, est loin d’être bénéfique pour l’agriculture : le nombre de jours de gel diminue, mais le risque de gel en fin de saison n’est pas écarté. Et même un seul jour de gel peut se révéler désastreux pour les arbres fruitiers ou pour la vigne.

 

Vous qui avez étudié la formation des grêlons pendant votre thèse, que pouvez-vous dire à propos du lien entre la grêle et le réchauffement climatique ? Existe-t-il des données ?

J. J. : Malheureusement, il n’y a pas de consensus sur le fait que la grêle soit ou non en recrudescence actuellement. Nous n’avons pas suffisamment d’études. Très peu d’équipes travaillent sur la grêle en France, et quelques-unes seulement le font aux États-Unis.

 

Comment l’agriculture peut-elle s’adapter ?

J. J. : Elle est responsable d’environ 20 % des émissions de gaz à effet de serre en France, que ce soit par l’élevage, par les machines agricoles ou par les engrais, avec une variation en fonction des régions. Il est certainement possible de diminuer ces émissions par l’alimentation, grâce à des économies d’énergie et avec une utilisation optimale des engrais. Mais l’atténuation du changement climatique peut aussi être vue sous l’angle des opportunités : c’est le cas avec les énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse, méthanisation). Or, nous sommes dans un pays où une large partie du territoire est sous le contrôle du monde agricole. Les agriculteurs détiennent donc la clé du développement des énergies renouvelables. Mais ils sont aussi au cœur des solutions de pompage du CO2 atmosphérique, qui risque de devenir nécessaire, avec le stockage de carbone dans les sols, la reforestation ou l’afforestation, la biomasse…

Bien sûr, l’adaptation est très importante pour l’agriculture : en viticulture, une variation d’un seul degré Celsius occasionne déjà une différence. Pour la forêt, le problème est de pouvoir se projeter, car les essences plantées aujourd’hui vont pousser dans un climat différent. Pour d’autres cultures, comme le maïs, le problème de l’accès à l’eau va se poser… L’adaptation se présentera de façon différente en fonction des productions. Chaque région va devoir réfléchir, comme l’a déjà fait récemment la Nouvelle-Aquitaine, par exemple, avec l’étude AcclimaTerra.

 

Records de chaleur. Source : Bador et al., 2017

 

Pour aller plus loin
Pour éviter le chaos climatique et financier, Jean Jouzel et Pierre Larrouturrou (éd. Odile Jacob).
Le climat de la France au XXIe siècle, rapport collectif de la mission Jouzel.
Anticiper le changement climatique en Nouvelle-Aquitaine, par le comité AcclimaTerra, sous la direction d’Hervé Le Treut.

 

 

Viti Les Enjeux mai 2019

Article paru dans Viti Les Enjeux de mai 2019

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